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Retour en société : voici pourquoi votre cerveau a besoin de temps pour s’adapter, selon les neurosciences


Les neurosciences nous offrent des clés pour comprendre comment le cerveau s'adapte à l'isolement et au retour de la vie sociale. Shutterstock

Avec la vaste campagne de vaccination contre la Covid-19 et la levée des restrictions sanitaires, l’heure est enfin arrivée pour les citoyens depuis longtemps confinés entre leurs quatre murs, d’abandonner leurs cotons ouatés et de sortir de leurs cavernes Netflix.

Mais notre cerveau, lui, n’est peut-être pas aussi impatient de replonger dans la frénésie sociale d’avant.

Les mesures de distanciation sociale se sont bien sûr avérées essentielles pour ralentir la contagion de la Covid-19 dans le monde entier — empêchant la propagation d’environ 500 millions de cas. Bien que nécessaires, ces 15 mois de séparation ont toutefois eu des impacts sur la santé mentale des individus.

Une enquête à l’échelle nationale réalisée à l’automne dernier, a dévoilé que 36 % des adultes américains — dont 61 % des jeunes adultes — ont déclaré avoir ressenti un sentiment de « solitude grave » pendant la pandémie. Chez nous, une récente étude de l’Association canadienne pour la santé mentale a révélé que 77 % des adultes canadiens ont vécu des émotions qualifiées de négatives depuis le début de la pandémie. Des statistiques qui suggèrent qu’en théorie, les gens devraient être bien impatients de replonger dans le tourbillon social.

Malgré cela, si l’idée de faire la conversation dans un bar bondé vous semble terrifiante, sachez que vous n’êtes pas seul. Près de la moitié des Américains ont déclaré se sentir mal à l’aise à l’idée de reprendre une conversation en personne, et ce, quel que soit leur statut vaccinal.

Comment les gens peuvent-ils à la fois se sentir si seuls et si réticents à sortir de leurs tanières ?

Eh bien, le cerveau est remarquablement adaptable. Et si nous ne pouvons pas savoir exactement ce que notre cerveau a subi au cours de l’année écoulée, les neuroscientifiques comme moi ont une idée de la façon dont l’isolement social et la resocialisation affectent le cerveau.

Homéostasie sociale — le besoin de socialiser

L’humain a un besoin viscéral de socialisation. Cela est ancré dans sa nature, même si son penchant pour le cocoonning peut prendre le dessus lorsque lui vient le temps de choisir entre une invitation à dîner et un marathon d’épisodes de District 31.

Des insectes aux primates, le maintien de réseaux sociaux est par ailleurs essentiel à la survie dans le règne animal. Les groupes sociaux offrent des perspectives d’accouplement, une chasse coopérative et une protection contre les prédateurs.

Jeunes gens socialisant en terrasse
Les humains ont un besoin viscéral de proximité, mais la longue période d’isolement a brouillé ses repères.
Shutterstock

Mais l’homéostasie sociale,
c’est-à-dire le juste équilibre des liens sociaux, doit être respecté. Les petits réseaux sociaux ne peuvent offrir ces avantages, tandis que les grands réseaux augmentent la concurrence pour les ressources et les partenaires. C’est pourquoi le cerveau humain a développé des circuits spécialisés pour évaluer nos relations et procéder aux ajustements nécessaires, un peu comme un thermostat social.

L’homéostasie sociale implique de nombreuses régions du cerveau. En son centre se trouve le circuit mésocorticolimbique — ou « système de récompense ». C’est ce même circuit qui vous incite à manger du chocolat lorsque vous avez envie de sucré ou à jeter un œil sur Tinder lorsque vous avez envie de… eh bien, vous avez compris.

Et comme pour ces motivations, une étude récente a démontré que la réduction des interactions sociales provoque des fringales sociales — produisant des schémas d’activité cérébrale similaires à la privation de nourriture.

Si les gens ont faim de liens sociaux comme ils ont faim de nourriture, qu’arrive-t-il au cerveau lorsqu’on est affamé socialement ?

Panneau invitant les Montréalais à rester chez eux
En raison des précautions sanitaires prises en cas de pandémie, de nombreuses personnes ont passé beaucoup plus de temps que d’habitude à la maison, parfois seules.
Shutterstock

L’anxiété et l’isolement social

Les scientifiques ne peuvent pas isoler les gens et regarder à l’intérieur de leur cerveau. Au lieu de cela, ils s’appuient sur des animaux de laboratoire pour en savoir plus sur le câblage du cerveau social. Heureusement, puisque les liens sociaux sont essentiels dans le règne animal, ces mêmes circuits cérébraux sont présents dans toutes les espèces.

L’un des principaux effets de l’isolement social est — vous l’aurez deviné — une augmentation de l’anxiété et du stress.

De nombreuses études montrent que le fait de retirer les animaux de leur cage augmente les comportements anxieux et le cortisol, et déclenche la principale hormone du stress. Des études sur l’humain confirment également ce phénomène, puisque les personnes ayant un petit cercle social ont des niveaux de cortisol plus élevés et d’autres symptômes liés à l’anxiété qui sont similaires à ceux des animaux de laboratoire privés de contacts sociaux.

Cet effet est logique du point de vue de l’évolution : les animaux qui perdent la protection du groupe doivent devenir hypervigilants pour se débrouiller seuls. Et cela ne se produit pas seulement dans la nature. Une étude a révélé que les personnes qui se décrivent comme « solitaires » sont plus vigilantes face aux menaces sociales comme le rejet ou l’exclusion.

Une autre région importante pour l’homéostasie sociale est l’hippocampe — le centre d’apprentissage et de mémoire du cerveau. Pour réussir dans les cercles sociaux, vous devez apprendre des comportements sociaux — tels que l’altruisme et la coopération — et savoir distinguer vos amis de vos ennemis. Mais votre cerveau stocke d’énormes quantités d’informations et doit supprimer les connexions inutiles. Ainsi, comme pour vos notions d’algèbre apprises au secondaire, si vous ne les utilisez pas, vous les perdez.

Plusieurs études animales montrent que l’isolement, même temporaire, à l’âge adulte, nuit à la fois à la mémoire sociale — comme la reconnaissance d’un visage familier — et à la mémoire de travail — comme le rappel d’une recette de cuisine.

Et les humains isolés peuvent être tout aussi oublieux. Les membres d’une expédition en Antarctique présentaient un rétrécissement de l’hippocampe après seulement 14 mois d’isolement social. De même, les adultes ayant un petit cercle social sont plus susceptibles de développer des pertes de mémoire et un déclin cognitif plus tard dans leur vie.

Les êtres humains ne vivent peut-être plus à l’état sauvage, mais l’homéostasie sociale est toujours essentielle à la survie. Heureusement, si le cerveau peut s’adapter à l’isolement, il peut en être de même pour la resocialisation.

Votre cerveau face à la reconnexion sociale

Bien que seules quelques études aient exploré la réversibilité de l’anxiété et du stress associés à l’isolement, elles suggèrent que la resocialisation répare ces effets.

Deux ouistitis enlacés
Comme les humains, les ouistitis trouvent du réconfort dans la proximité.
Shutterstock

Une étude a par exemple révélé que des ouistitis jadis isolés présentaient d’abord des niveaux de stress et de cortisol plus élevés lorsqu’ils étaient resocialisés, mais qu’ils se rétablissaient ensuite rapidement. De façon adorable, les animaux autrefois isolés passaient même plus de temps à toiletter leurs nouveaux compagnons.

La mémoire sociale et la fonction cognitive semblent également être très adaptables.

Des études menées sur des souris et des rats montrent que si les animaux ne peuvent pas reconnaître un ami familier immédiatement après un isolement de courte durée, ils retrouvent rapidement leur mémoire après une resocialisation.

Il y a peut-être aussi de l’espoir pour les personnes qui sortent d’un confinement. Une étude écossaise récente, menée pendant la pandémie de Covid-19, a révélé que les résidents de ce pays présentaient un certain déclin cognitif pendant les semaines de confinement les plus dures, mais qu’ils se rétablissaient rapidement une fois les restrictions assouplies.

Malheureusement, les études de ce type sont encore rares. Et si la recherche sur les animaux est instructive, elle représente probablement des scénarios extrêmes, puisqu’en réalité les gens n’étaient pas totalement isolés l’année dernière. Contrairement aux souris enfermées dans des cages, nous avons été nombreux à participer à des soirées de jeux virtuels et à des fêtes d’anniversaire Zoom.

Alors, ne vous en faites pas trop avec votre nervosité de reprendre les conversations dans l’ascenseur et par votre brouillard cérébral passager : la « dé-distanciation physique » devrait très bientôt rétablir votre homéostasie sociale.

La Conversation

Kareem Clark ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.



Kareem Clark, Postdoctoral Associate in Neuroscience, Virginia Tech

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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