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Le complotisme : une révolte ratée

Le complotisme : une révolte ratée
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Le 23 avril dernier, Thomas Pesquet quittait la Terre pour rejoindre la Station spatiale internationale (ISIS). Sur les réseaux sociaux, ce départ ne fait pas l’unanimité. Comme lors de son précédent voyage, en 2017, certains internautes « platistes » doutent de sa véracité. Parmi les conceptions complotistes les plus étonnantes, le platisme figure en bonne place. Rappelons quelques chiffres. En France, 9 % de la population est platiste.

Aux USA, c’est le cas de 16 % de la population et 34 % parmi les 18-24 ans. Il s’agit probablement d’une des théories complotistes les plus étonnantes bien que probablement l’une des moins dangereuses politiquement. Elle fut néanmoins mortelle pour un de ses partisans, Mike Hughes, qui s’est écrasé dans la fusée qu’il avait construite afin d’être en mesure de voir la terre d’en « haut » et ainsi de déjouer le complot organisé par la NASA pour nous persuader de sa rotondité.

Si beaucoup d’autres théories complotistes semblent un peu moins absurdes, elles n’en résultent pas moins des mêmes processus cognitifs. Leur prolifération fut si importante ces 10 dernières années qu’elles constituent désormais une menace pour les démocraties, menace savamment exploitée par les partis extrêmes, notamment ceux d’extrême-droite.

L’influence du contexte environnemental dans la croyance au complotisme

Les chercheurs en psychologie et en neurosciences ont remarquablement identifié les processus neurocognitifs qui conduisent au complotisme.

On peut aisément, expérimentalement et ponctuellement, renforcer ou réduire le niveau de croyance complotiste d’un individu. Dans des expériences réalisées en 2014, où on évaluait différents types de croyances (religieuses et complotistes notamment), on faisait précéder l’évaluation du niveau de croyance par la lecture de mots plus ou moins visibles en fonction de leur couleur, de leur fond et de la typographie utilisée. Lorsque les mots étaient peu visibles, cela tendait à réduire le niveau de croyance complotiste comme le niveau de conviction religieuse. L’explication d’un tel phénomène est que le fait d’avoir à fournir un effort dans la lecture des mots conduit les sujets à activer un mode de traitement de l’information qui constitue un obstacle à la crédulité.

Ainsi bien que les caractéristiques cognitives intrinsèques d’un individu puissent le prédisposer au complotisme, le contexte environnemental peut avoir une incidence majeure. Comment des causes externes (le contexte socipolitique par exemple) constituent-elles un facteur déterminant dans la prolifération de théories du complot ?

Comment se développe le complotisme dans le cerveau

Les chercheurs ont mis en évidence que le stress, le sentiment de perte de contrôle et de perte de sens constituaient le carburant de base des croyances infondées et donc du complotisme.

De multiples expériences ont montré qu’il suffisait d’induire expérimentalement de tels états mentaux pour accroître la force des processus qui conduisent à l’élaboration de ces croyances. Par exemple, le simple fait d’évoquer mentalement un épisode de sa vie où on a eu un sentiment de perte de contrôle (se remémorer un accident de voiture, la survenue d’une maladie grave, la perte d’un emploi ou une séparation imposée) suffit à accorder plus de crédit à des propositions qui ne sont soutenues ni théoriquement ni empiriquement. Lorsqu’on présente des nuages de points disposés aléatoirement sur un écran, les individus ayant réactivé de tels souvenirs seront davantage enclins à percevoir des formes signifiantes (des visages par exemple) en l’absence de telles formes.

Les états mentaux induits par le sentiment de perte de contrôle ou de perte de sens conduisent en réalité à percevoir des significations, des relations causales et du sens y compris lorsqu’il n’y en a pas : c’est très exactement le cas des théories complotistes à l’instar de la plupart des croyances infondées.

Le stress favorise la croyance au complotisme.

Concernant l’activité cérébrale, il existe une structure (le cortex cingulaire antérieur) qui s’active lorsque l’on est confronté à une situation générant un sentiment général d’incohérence, de non-sens et du stress. Cette structure est comme une sonnette d’alarme qui informe l’individu que quelque chose ne va pas. Une manière de surmonter cet état psychique douloureux est précisément de rétablir une cohérence, fût-elle factice, au travers de croyances dont la fonction première est de rendre intelligible un monde qui ne l’est pas.

Ainsi, le simple fait d’évoquer Dieu pour un croyant, ou une croyance complotiste pour un complotiste, suffit à réduire l’activité du cortex cingulaire antérieur.

Or notre société présente toutes les propriétés requises pour accroître le stress, le sentiment de perte de contrôle et la perte de sens. Les enquêtes d’opinion le révèlent clairement : le sentiment de précarité, d’insécurité, la perte de sens liée à l’effondrement des grandes idéologies, le sentiment croissant d’une société inégalitaire et injuste, l’anxiété vis-à-vis de l’avenir, la défiance vis-à-vis d’un pouvoir politique impuissant contribuent à générer l’état mental propice à l’apparition de croyances complotistes.

Au niveau individuel, cela est très clair. Ce sont les individus qui se perçoivent le plus comme des victimes de la société, en termes de reconnaissance professionnelle ou en termes d’emploi par exemple, qui développent le plus de croyances complotistes. Ces dernières permettent alors d’identifier le responsable fantasmé de leurs difficultés et, ce faisant, d’atténuer une partie du malaise ressenti.

Des théories du complot favorisées par la défiance envers la circulation verticale de l’information

L’autre élément sociétal déterminant est celui de la dérégulation du marché de l’information associé à une défiance grandissante vis-à-vis de l’information issue des représentants réels ou fantasmés du pouvoir.

Dans « Fabriquer un consentement », Herman et Chomsky ont montré qu’il était impossible pour un citoyen lambda, disposant de ressources cognitives nécessairement limitées et d’un temps non extensible, de parvenir à porter un jugement éclairé sur les informations circulant sur Internet ou diffusées par les médias. De fait, nous connaissons et nous croyons principalement par procuration.

Si comme moi, vous pensez que la Terre est ronde, ça n’est peut-être ni parce que vous en avez visuellement fait l’expérience, ni parce que vous comprenez réellement les principes physiques qui font qu’il ne peut en être autrement. Vous croyez que la Terre est ronde parce que vous faites confiance aux scientifiques qui le disent. Il en va de même de la plupart des informations auxquelles nous accordons du crédit. Dès lors que cette confiance est altérée, plus rien n’est susceptible de convaincre le complotiste puisqu’il considère qu’on lui ment.

Or, notre société est frappée d’une grave crise de confiance ou, plus précisément, d’un déplacement de la confiance pour de nombreuses raisons qui tiennent au sentiment croissant que le pouvoir et ses multiples instances ne mettent pas tout en œuvre pour servir le bien public et soutenir les citoyens les plus en difficulté. Ainsi, les instances jadis porteuses d’un discours « autorisé » font l’objet d’une défiance croissante qu’il s’agisse des journalistes, des politiques, des intellectuels, et même aujourd’hui des scientifiques.

La confiance dans la transmission verticale de l’information, celle faisant intervenir des autorités morales reconnues, s’est effritée, au profit d’une confiance dans la transmission horizontale de l’information, celle faisant intervenir les citoyens lambda dont on ne peut suspecter, a priori, qu’ils sont partie prenante du système et du pouvoir.

Un tel phénomène conduit à substituer la logique du témoignage à la logique de la preuve et de la démonstration. Non seulement le savoir et la connaissance vont céder leur place à la croyance et à l’opinion, mais le caractère relatif et contestable de toute connaissance devient comme une marque suprême de la pensée alternative, contestatrice, ouverte et démocratique : celle qui échappe au « système » comme concept fourre-tout représentant le pouvoir en place.

Ainsi, il se pourrait bien que le système économique et politique des sociétés libérales constitue un environnement propice au développement de théories complotistes si chères au populisme et à l’extrême droite. En ce sens, la complotisme est une révolte ratée capable de faire vaciller les démocraties sans jamais atteindre ce qui dans nos sociétés est à l’origine des souffrances d’une part croissante de la population.

The Conversation

Thierry Ripoll does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.



Thierry Ripoll, psychologie, philosophie, sciences cognitives, écologie, Aix-Marseille Université (AMU)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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